Chapitre 5

 

Réglant sa vitesse orbitale sur la rotation de Summit, il resta suspendu comme une étoile au-dessus de la région en question.

— … Un unique individu, répéta-t-il. Je regrette de ne pas pouvoir être plus précis. Je suis convaincu qu’il est le point de départ des épidémies. Il faut faire plus que simplement mettre la région en quarantaine. Il vous faut trouver cet homme et le neutraliser. Il doit se trouver quelque part en avant de la vague de contagion, puisqu’il faut tenir compte de la période d’incubation. D’après ce que vous m’avez dit il semblerait qu’il se dirige vers le sud-ouest. Je vous recommande d’agir comme s’il continuait à se déplacer dans cette direction, probablement à pied, et d’entamer les recherches au plus vite. Et communiquez-moi toutes les informations en votre possession ! J’aimerais si possible être en communication directe avec les chercheurs.

— Il faudra bien entendu que j’obtienne les autorisations nécessaires, monsieur Pels, mais je suis sûr que cela ne prendra pas longtemps. Entre-temps nous devrions recevoir de nouveaux rapports. Je vous les transmettrai dès que je les aurai.

— Très bien. J’attendrai.

Pels coupa la communication.

« Attendre, ça me connaît, songea-t-il. Mais cette fois… La nouvelle est arrivée si vite, et je me suis débrouillé pour arriver à temps. Je sais qu’il est là, quelque part, en bas. Ces gens vont me laisser prendre la direction des opérations. Je le sais. Il n’est jamais rien arrivé de pareil ici. On dirait qu’il devient pire. Mais cette fois je le tiens. Du temps… »

 

… Trois, quatre, cinq, six.

— Attends ! dit-il, mais elle avait déjà jeté la sixième pièce de monnaie.

Elle resta un moment en l’air à tournicoter, puis alla rejoindre les cinq autres qui tournaient en formant un huit dans le vide.

— Attends que je stabilise la chose… Voilà ! Bon, ajoutes-en une autre, doucement.

Jackara lança une nouvelle piécette en l’air. Elle dépassa le groupe d’un bon mètre, se figea comme si elle était tout à coup changée en photo, puis avança en frétillant comme un têtard en direction de l’arabesque. Quelques instants plus tard, elle tourbillonnait avec les autres pièces.

— Encore une !

Jackara lança une nouvelle pièce en riant. Celle-là ne fit pas mine de s’arrêter ni même de ralentir, mais alla immédiatement prendre sa place dans la ronde.

— Encore une !

Elle fut happée aussitôt et insérée parmi les autres.

— Encore…

— Je crois que vous allez battre votre record, dit-elle en la jetant.

Il l’attrapa au vol et déploya l’arabesque de façon que les pièces tournent en rond. Le cercle s’agrandit et les pièces tournèrent plus vite.

— Une autre, maintenant.

Elle rejoignit le circuit qui continua à s’agrandir et à accélérer.

— Ça y est ! Votre record est battu ! dit-elle.

La couronne de pièces étincelantes flotta vers Jackara, qui était assise au bord de la couchette. Elle tourna au-dessus d’elle, descendit, tourbillonna autour de sa tête.

— Je ne comprends toujours pas ce qui se passe dans votre esprit lorsque vous le faites, dit Shind, bien que je reconnaisse le processus lorsqu’il fonctionne. À vrai dire, c’est très agréable à contem…

Malacar éclata de rire.

L’anneau se défit. Les pièces allèrent heurter les cloisons ricochèrent à travers la cabine et tombèrent autour de Jackara.

Elle émit un petit cri et se recula. Morwin frissonna et secoua la tête.

L’air très satisfait de lui, Malacar apparut de derrière la cloison qui séparait le poste de pilotage de la cabine.

— Les autorités portuaires de Summit se sont montrées extrêmement serviables, annonça-t-il. Pleines de bonne volonté et fort utiles.

Morwin sourit à Jackara.

— C’est effectivement un record, dit-il, puis, à l’adresse de Malacar : et en quoi ont-elles été utiles ?

— Je viens de prendre contact avec eux en vue d’un atterrissage, en faisant état de craintes que j’avais concernant des rumeurs d’épidémie. Je leur ai demandé s’il n’était pas risqué de me poser et s’il ne valait pas mieux que j’amène mes touristes ailleurs.

— Vos touristes ? demanda Jackara.

— Oui, j’ai décidé de me faire passer pour un accompagnateur de voyage organisé pour les besoins de la cause – ça me semble d’ailleurs être une excellente couverture à utiliser en cas de pépin. En tout cas, ils m’ont répondu en énumérant les régions actuellement sous quarantaine. À partir de là j’ai réussi à lier conversation avec le gars et j’ai obtenu des précisions de date et de lieu. J’ai une idée assez précise de ses déplacements dans la région.

— Excellent, dit Morwin en se baissant pour ramasser les pièces de monnaie. Qu’allons-nous faire maintenant ?

— Repasser en infra-spatial – je lui ai dit qu’on annulait le voyage – et rentrer discrètement en un autre point de la planète. Leur système de surveillance par satellites semble assez rudimentaire. On devrait pouvoir glisser à travers les mailles du filet.

— Et ensuite on se poserait dans une région sous quarantaine pour l’embarquer avec nous ?

— Exactement.

— Eh bien, je réfléchissais. Que se passera-t-il si on le trouve et s’il dit qu’il ne veut pas nous suivre, qu’il ne veut pas servir d’arme à qui que ce soit ? Qu’est-ce qu’on fera ? On le kidnappera ?

Malacar le regarda fixement, en plissant les yeux. Puis il sourit.

— Il viendra, dit-il.

Morwin détourna les yeux.

— Je me demandais, c’est tout…

Malacar se retourna vers l’avant du vaisseau.

— Je vais changer de cap, maintenant, dit-il. Nous allons rentrer en infra-spatial dès que possible.

Morwin hocha la tête, fit tinter les pièces de monnaie et se leva.

— Je crois que le moment est venu de procéder à la prochaine série d’immunisations, dit Malacar en passant dans le poste de pilotage. Occupe-t’en, veux-tu, Shind ?

— Oui.

Morwin jeta les pièces en l’air. Elles formèrent une tornade étincelante qui tourbillonna et se tordit pendant quelques instants, puis tomba en crépitant dans le creux de sa main.

— En voilà une autre, dit Jackara en tendant la main.

La pièce bondit du bout de ses doigts et alla rejoindre ses semblables avec un tintement sonore. Elle le dévisagea.

— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.

Il laissa tomber les pièces au fond de sa poche.

— Je ne sais pas, dit-il.

— Si, vous savez, dit Shind. Sa réponse vous a incité à vous poser une nouvelle fois des questions au sujet de votre propre rôle dans cette entreprise. Et de tout ce qui peut s’ensuivre.

— Évidemment.

— Vous vous apercevez maintenant qu’il a changé, qu’il semble disposé à utiliser les gens comme il ne l’aurait peut-être pas fait jadis.

— On dirait, en effet.

— Prenez Jackara. Pourquoi est-elle ici ?

— Je me suis souvent posé la question.

— Il a rationalisé la chose pour mieux éluder le problème, mais il n’y a qu’une seule raison à sa présence : elle l’idolâtre, elle pense que tout ce qu’il fait est bien. Il ne veut pas en convenir, mais il a besoin de ce genre de soutien inconditionnel maintenant.

— Est-il donc si peu sûr de lui ?

— Il se fait vieux. Le temps passe plus vite pour lui, mais ses objectifs semblent plus proches de leur réalisation.

— Et ma propre présence, comment s’explique-t-elle ?

— Fondamentalement pour les mêmes raisons. Ce n’est pas seulement parce que vous pouvez provoquer une panne de laser ou saboter un vaisseau stellaire avec votre seul esprit. Le respect que vous lui témoignez le rassure. Bien qu’il ne puisse vraiment vous faire entièrement confiance, il a besoin du bon vieux sentiment de commandement que votre présence lui procure.

— Mais il prend un risque, s’il ne peut me faire entièrement confiance…

— Pas vraiment, parce qu’il sait qu’il peut vous contrôler.

— Comment cela ?

— Par l’intermédiaire du contrôle qu’il exerce sur Jackara. Il connaît les sentiments que vous éprouvez pour elle.

— Je ne pensais pas que cela se voyait – et je n’aurais jamais cru qu’il était à ce point psychologue.

— Il ne l’est pas, normalement. Je lui ai fait part de vos sentiments à l’égard de Jackara.

— Ça par exemple ! De quel droit ? Mes sentiments ne vous regar…

— C’était nécessaire. Sinon je ne me serais pas permis de violer l’intimité de vos sentiments. Si je l’ai fait, c’est pour être sûre qu’il vous emmènerait avec lui.

— Uniquement parce que vous vous faites du souci pour lui ?

— Ce n’est plus si simple…

— Voulez-vous que je prépare les vaccins, Shind ?

— Oui, allez-y, Jackara.

Morwin la regarda se lever et passer à l’arrière de la cabine Puis il détourna les yeux et s’assit sur le bord de la couchette.

— Que voulez-vous dire, Shind ?

— Comme nous l’avons remarqué, Malacar a changé. Mais nous aussi, bien sûr. Il a toujours été d’un tempérament plutôt impétueux – et il fut un temps où c’était une qualité – de sorte qu’il m’a été longtemps difficile de déterminer s’il était devenu plus impétueux ou si j’étais devenue plus modérée. Toutefois, un incident récent a coupé court à mes incertitudes et fait naître en moi des craintes sérieuses. Ça s’est passé sur Deiba, où on cherchait des indices sur l’identité de H, et où l’on a établi que c’était ce Heidel von Hymack. Nous avons rencontré un autre individu qui cherchait le même renseignement. Lui aussi l’avait trouvé et il a essayé de dissuader Malacar d’en faire l’usage que l’on sait. Il lui a même offert en contrepartie une compensation fabuleuse – la restauration de toute la planète Terre à son état d’avant-guerre.

— Grotesque.

— Non point. L’homme s’appelait Francis Sandow, et j’étais dans son esprit quand il a parlé. Il était sincère. Et très préoccupé.

— Sandow ? L’astro-paysagiste ?

— Lui-même. Les Péiens – qui sont la plus ancienne race que nous connaissions – n’ont pas de secrets pour lui. Il avait acquis la certitude que l’homme que nous cherchons a établi des rapports anormaux et extrêmement dangereux avec une des déités péiennes, une déesse spécialisée à la fois dans la maladie et dans la guérison…

— Et vous y croyez ?

— Peu importe si j’y crois ou si la chose est effectivement une déité. Ce que je crois, toutefois, c’est que nous avons affaire à quelque chose de tout à fait inhabituel. Sandow était convaincu qu’il y avait là une dangereuse concentration de pouvoir, et sa conviction se fondait sur une connaissance personnelle et approfondie du phénomène. J’ai connu plusieurs Péiens, et c’est un peuple étrange et exceptionnellement doué. J’ai rencontré Sandow, et je sais qu’il est loin d’être idiot. Je sais aussi qu’il avait peur. Cela me suffit. Je crois que ses craintes sont fondées. Malacar n’a même pas accepté de discuter avec lui, pourtant. Au lieu de cela, il a essayé de le tuer. Je lui ai dit qu’il avait réussi afin de sauver la vie à Sandow. Celui-ci n’était en fait que secoué.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Nous sommes rentrés chez nous. Malacar a commencé à chercher von Hymack.

— Jackara était avec vous quand vous avez rencontré Sandow ?

— Oui.

— Elle croit que Malacar l’a tué ?

— Oui.

— Je vois… Et maintenant, l’organisation de Sandow nous a peut-être dans le collimateur ?

— Je ne crois pas. Il n’a délégué aucun de ses agents. Il s’est rendu sur Deiba seul. C’est donc une affaire qu’il entend mener personnellement, et je ne pense pas que l’incident de Deiba l’aura fait changer d’avis à cet égard. Non, ce n’est pas les foudres de Sandow que je redoute pour le moment. Si je voulais que vous fussiez du voyage, c’était pour une tout autre raison.

— Laquelle ?

— Je n’ai aucunement exagéré mes craintes concernant la sécurité de Malacar, ni mes prémonitions d’un danger qui nous guette. Si je voulais que vous veniez avec nous, c’était pour que vous tuiez Heidel von Hymack au cas où nous le trouverions.

— Ce n’est pas un petit service que vous me demandez là.

— Mais un service nécessaire. Vous devez le faire.

— Et si je refuse ?

— Des milliers de personnes pourraient mourir en plus du Commandant – horriblement, inutilement. Peut-être même des millions.

— C’est vous qui le dites.

— Oui, et vous me connaissez, Morwin. Vous me connaissez depuis des années. Vous savez que je suis pondérée et que je n’ai guère tendance à agir sans avoir mûrement réfléchi au préalable. Vous connaissez ma loyauté à l’égard du Commandant et vous savez que je ne lui ferais pas obstacle à la légère. Aurais-je tout organisé comme je l’ai fait si je n’étais pas profondément convaincue de la justesse de ma cause ? Vous connaissez la réponse. Je la lis dans vos pensées.

Morwin se mordit la lèvre. Jackara approcha avec les aiguilles. Il releva sa manche et tendit le bras.

— Il faudra que j’y réfléchisse.

— Réfléchissez-y tant que vous voudrez. Je connais déjà votre réponse.

 

Avec des couvertures et un peu d’eau, les chercheurs installèrent l’homme aussi confortablement que possible au bord même du chemin. En attendant l’arrivée du véhicule sanitaire qu’ils avaient demandé, ils l’écoutaient parler de sa voix entrecoupée de poussées de fièvre et ranimée par des frissons.

— … Juste, dit-il, les yeux fixés sur le ciel derrière eux. Fou et juste ? Je ne sais pas. Si, je sais. Il était maigre… maigre et sale et couvert de plaies. J’étais à l’entrepôt quand il est passé. Première fois que je le voyais… Chevelure comme une auréole sale autour de la tête. C’était bien votre étranger. Quelqu’un a dit qu’il était venu à pied. D’où ça j’le sais pas… Encore un peu d’eau, s’il vous plaît.

— Merci.

— Je ne sais pas… où il allait ?… Il ne l’a pas dit. Il a parlé. Ça, il a parlé, c’est sûr. Je ne me souviens pas de ce qu’il a raconté – exactement. Mais c’était étrange. C’est votre étranger, pour sûr. Il a pas dit comment il s’appelait… Pas le genre de gars à qui on pense à demander son nom. Il est monté sur une caisse et il a commencé à parler. C’est drôle… Personne n’a essayé de l’en empêcher, de lui dire de s’en aller… Il…

— Me rappelle plus ce qu’il a dit. Fou et juste… Mais on l’a écouté. Il se passe pas grand-chose par ici, et il était – différent. Un sermon, en quelque sorte – mais pas tout à fait. Des imprécations, peut-être. Je ne sais pas… De toute façon.

— Attendez, encore un peu d’eau… Merci. C’est drôle… Ce fou qui parlait, parlait… De la vie et de la mort… C’est ça ! C’est ça !… Il disait que tout allait mourir. On pouvait pas s’empêcher de l’écouter. J’sais pas pourquoi. On savait qu’il était fou. Tout le monde le disait, après, quand il est parti. Mais personne n’a ouvert la bouche pendant qu’il faisait son sermon, remarquez bien. C’était comme… À la façon dont il le disait, ça paraissait vrai. Et c’était – vrai. Regardez-moi ! Il avait raison. Hein ? Il avait raison. Fou et juste…

— Non, je ne sais pas dans quelle direction il est reparti. Mais si vous voulez l’écouter, Sam – le patron – a enregistré une partie de son discours. On se l’est repassé, après. C’était plus pareil, avec rien que la voix. On a bien rigolé en l’écoutant. Fou, quoi, c’est tout. Vous pouvez demander à Sam, s’il ne l’a pas effacé. Vous l’entendrez de ses propres oreilles… C’est à ce moment-là que j’ai commencé à ne plus me sentir dans mon assiette.

— Bon Dieu ! Il avait raison ! Je crois… On dirait, en tout cas…

Ils rapportèrent ces propos à leur chef de section, et une fois le malade évacué, ils reprirent leur lente progression, passant la campagne au crible, s’arrêtant pour porter assistance aux malades et enregistrer leur déposition, pour enterrer les morts, évacuer les mourants et les survivants, maintenant le contact radio avec les autres groupes, marchant à travers champs, fouillant les habitations, escaladant les collines, les chercheurs.

Venant du fin fond de l’horizon, des nuages commencèrent à s’accumuler et ils maudirent l’orage qui menaçait et qui rendrait inutilisables à la fois leurs bottes et leur système de détection de chaleur corporelle. L’un d’entre eux, qui connaissait son histoire, maudit même Francis Sandow, qui avait conçu et fabriqué la planète.

 

Les nuages, se déroulant comme des tapis se déployant, traînant derrière eux des mèches et des lambeaux, fonçaient vers un point situé quelque part vers le milieu du firmament, délavant le ciel qui passa du bleu à un gris perle qui perdait peu à peu sa translucidité au fur et à mesure que de nouvelles couches de nuages venaient s’ajouter aux autres, s’amoncelaient, montaient plus haut, poussaient vers le bas, obscurcissaient, tamisaient, estompaient les contours des arbres et des rochers, transformant les silhouettes plus petites des hommes et des animaux en choses mouvantes de plus en plus sombres ; et tandis que le ciel, toujours, retenait son eau, les brumes déferlaient, s’enroulaient, la rosée perlait sur l’herbe, les vitres s’embuaient, la vapeur d’eau s’accumulait, gouttait des feuilles, les sons parvenaient déformés aux oreilles, comme si le monde tout entier avait été enveloppé dans du coton, les oiseaux filaient au ras du sol en direction des collines, le vent se mit à décroître, puis mourut tout à fait, de petits animaux s’arrêtaient, levaient leur museau, le tournaient lentement se secouaient, inclinaient la tête, puis repartaient comme à la recherche de quelque Arche cachée, au-delà des contreforts des collines, au-dessus de la zone fouillée par les chercheurs, et le tonnerre retenait son souffle, la foudre retenait ses coups, la pluie restait en suspension, la température baissait régulièrement, les nuages s’amoncelaient, le monde se vidait de ses couleurs comme si le spectre s’était décoloré, laissant la grisaille d’une bande d’actualités ou l’impression d’une grotte où des ombres auraient glissé le long des parois lointaines, changeantes, irrégulières, humides.

 

Le Dr Pels écouta une nouvelle fois l’enregistrement de la voix éraillée, les pouces sous le menton, les doigts repliés pressés contre ses pommettes :

« Je… Qui a dit qu’il avait le droit de vivre ? Je… Ce droit n’est garanti par aucune loi cosmique. Loin de là ! La seule promesse que l’univers fait et tient, c’est la mort… Je – Qui a dit que la vie devait triompher ? Tout prouve le contraire ! Tout ce qui est sorti de la fange originelle a été attaqué et détruit ! Chaque chaînon de la grande chaîne de la vie attire la force antinomique qui le détruit ! La vie se nourrit d’elle-même, est écrasée par l’inanimé ! Pourquoi ? Pourquoi pas ? Je…

« … C’est vous qui en portez la responsabilité. Parce que vous existez. Regardez en vous-mêmes et vous verrez la vérité… Regardez les rochers du désert ! Ils ne se reproduisent pas, ils ne sont pas agités par des pensées, par des désirs. Aucun être vivant ne peut se comparer au cristal dans son immobile perfection. Je…

« … Qu’on ne me parle pas du caractère sacré de la vie, ni de sa faculté d’adaptation. Chaque nouvelle adaptation trouve une nouvelle réponse, une réponse terrible, et l’écho se montre plus fort que la voix. Seule l’immobilité est sacrée. L’absence d’auditeurs suscite le son mystique. Je…

« Les dieux ont eu tort de se débarrasser de leurs restes. Mais vous en portez la responsabilité. Parce que vous existez. Ce coin de l’univers est pollué ! Cette infection qu’est la vie est née des ordures divines… Le voilà, le caractère sacré de la vie ! Coincé entre l’obscurité et l’obscurité, avec l’unique possibilité d’aller jusqu’à son terme. Et tout ce qui vit est une maladie pour quelque chose d’autre ! Nous nous repaissons de nous-mêmes, nous sommes finis ! Bientôt… bientôt… Je…

« Je – Frères ! Enviez la pierre ! Elle ne souffre pas ! Admirez l’eau, l’air, la pierre sans tache ! Enviez le cristal. Bientôt nous serons comme eux, parfaits, immobiles.

« N’implorez pas le pardon, mais plutôt la lenteur dans la mise en ordre à venir – pour que vous puissiez savourer le retour à l’ineffable paix ! Je… Je… Je…

« Priez, pleurez, brûlez… C’est tout. Je – Je m’en vais ! »

Il appuya sur la touche commandant la relecture de l’enregistrement et reprit sa position initiale. C’était une émotion troublante que celle qu’il ressentait – voisine à maints égards de celle que provoquait la symphonie de Wagner qu’il avait mise en sourdine. Encore une seule fois, une seule…

« En quoi cela nous aide-t-il ?… » commença-t-il, puis il sourit. Cela ne l’aidait guère, en vérité. Mais ça lui remontait le moral.

Il y eut un moment de répit.

 

Heidel von Hymack avançait le long du chemin tortueux qui montait et contournait une éminence rocheuse. Il s’arrêta près du sommet et se retourna pour contempler les kilomètres de campagne embrumée qu’il venait de traverser. Il cligna des yeux et se frotta la barbe. Son vague sentiment de malaise s’était renforcé. Quelque chose ne tournait pas rond. Il s’adossa au rocher lisse comme du verre, et croisa les mains sur son bâton. Oui, c’était difficile à identifier, mais quelque chose avait changé dans le monde qui l’entourait. Ce n’était pas seulement qu’il y avait de l’orage dans l’air. Il avait comme l’impression d’être recherché par quelqu’un qu’il n’était pas encore prêt à rencontrer.

« Peut-être essaie-t-elle de me dire quelque chose ? pensa-t-il. Peut-être devrais-je trouver un coin tranquille et entrer en catharsis, pour en avoir le cœur net. Mais cela prendrait du temps, et j’éprouve ce curieux besoin de continuer à avancer. Je devrais déguerpir avant que l’orage éclate. Pourquoi cette manie de me retourner sans arrêt ? Je… »

Il se passa la main dans les cheveux et se mordit la lèvre inférieure. Un rayon de soleil filtra à travers une échancrure dans les nuages, illuminant la brume et faisant danser autour de lui des petits prismes éphémères de lumière. Les yeux aux aguets, les sourcils froncés, il les regarda pendant une dizaine de secondes, puis se détourna.

— Allez au diable ! dit-il. Qui que vous soyez…

Il donna un grand coup de bâton dans un rocher, franchit la crête, chercha un chemin qui descendait vers la vallée.

 

Il s’assit sur une pierre et se mit en chasse. Au bout d’un moment, il se leva et reprit sa lente progression à travers les collines et les plaines rocailleuses qu’aucun chemin ne traversait, en plein pays des brumes. Tandis qu’il cheminait, des oiseaux virevoltaient et plongeaient, apparaissant et disparaissant aussi vite qu’ils étaient venus, happés par le rideau mouvant du brouillard.

Sans cesser de prospecter, il escalada une colline rocheuse assez escarpée environ jusqu’à mi-pente, s’assit sur une étroite corniche, sortit un cigare, en sectionna l’extrémité d’un coup de dents, l’alluma. Tandis qu’il contemplait la plaine en contrebas, un coup de vent la balaya et elle s’étala, nue et désolée, sous ses yeux. Un lézard vertébré dont la peau reproduisait le même déploiement de couleurs chatoyantes que la surface d’une bulle de savon descendit d’une pierre et vint partager la corniche avec lui, dardant comme une flammèche sa langue fourchue couleur de sang et l’examinant de son regard jaune et fixe. Le lézard vint se frotter contre sa main et il le caressa.

— Qu’en penses-tu ? dit-il au bout de quelques minutes. Je ne décèle pas la présence d’un seul animal à sang chaud dans un rayon de plusieurs kilomètres.

Il continua à fumer, et les brumes reprirent lentement possession de la plaine. Finalement il poussa un soupir, frappa le rocher du talon de ses bottes et se leva. Il se retourna alors et attaqua la descente. Le lézard s’approcha du bord de la corniche et le regarda s’éloigner.

Un kilomètre plus loin, deux animaux prédateurs ressemblant à des belettes vinrent lui tenir compagnie et s’ébattirent autour de ses pieds, langue pendante, en laissant échapper de temps à autre des sifflements et de petits jappements comme s’ils trouvaient extrêmement divertissante la progression rythmée de ses bottes. Ils ne prêtèrent aucune attention aux oiseaux qui virevoltaient ni au wadleau à grosse gorge qui sortit de son bourbier pour les suivre jusqu’à ce que sa démarche lente et maladroite l’eut laissé loin derrière. Se voyant distancé, il poussa deux grognements plaintifs et regagna sa tanière.

Lorsqu’il s’arrêta près d’un gros rocher strié de rouille pour chasser avec son esprit, les animaux s’immobilisèrent. Un ruisseau glacial coulait tout près de là, bordé de plantes à feuilles rhomboïdales qui poussaient en touffes et oscillaient au gré du courant, des écharpes de brume folâtrant à la surface de l’eau. Il fixa le ruisseau sans le voir et continua à mâchonner son cigare, l’esprit à l’affût.

« Non », finit-il par dire, puis : « Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous ? » à l’adresse des animaux.

Ils se reculèrent et le regardèrent, et quand il partit ils ne firent pas mine de le suivre.

Il traversa le ruisseau et poursuivit son chemin sans carte ni boussole, en obliquant vers l’ouest après avoir détecté un groupe de chercheurs bredouilles dans la direction qu’il avait eu l’intention de prendre, vers l’est.

Il vitupérait tout en marchant. Entre deux jurons, il jeta son cigare. Se tournant alors vers l’est, il fixa le ciel pendant une bonne demi-minute.

Un roulement de tonnerre résonna dans le lointain. Quelques instants plus tard il fut suivi d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce qu’ils se fondent en un seul roulement continu qui faisait vibrer le sol autant que l’air. Un vent se leva à l’ouest et fila examiner l’orage.

Il poursuivit son chemin se dirigea davantage vers le sud, avança parallèlement à l’orage pendant quelque temps, puis le laissa derrière lui. Un demi-après-midi plus tard, il y eut une vague lueur de quelque chose qui l’entraîna davantage vers l’ouest.

« Qui cela peut-il bien être ? demanda-t-il à l’ombre qui courait le long du sol à ses pieds. Ça a un air vaguement familier mais c’est encore trop loin… Il vaut mieux y aller très prudemment. »

Sondant l’espace devant lui avec circonspection il poursuivit sa marche en avant, et les brumes se précipitaient pour le dissimuler et pour étouffer les bruits que provoquait son passage.

 

Serrant sa pèlerine autour de lui, Morwin pataugeait dans la gadoue, sa visibilité réduite à un cercle de quinze mètres de rayon. Il avait beau être protégé de l’humidité extérieure, son corps était baigné de sueur et il sentait sa main moite chaque fois qu’il touchait la crosse de son pistolet. Il pensa à Malacar et à Jackara qui avaient suivi un itinéraire plus sec à partir de la grotte où ils avaient caché le Persée. Il pensa au glissement de terrain qu’ils avaient provoqué pour boucher l’entrée de la grotte et tâcha de ne pas songer aux difficultés qu’ils pourraient rencontrer pour se frayer un chemin jusqu’à l’air libre au moment du retour.

— Toujours rien, Shind ? demanda-t-il.

— Si je repère quelqu’un, vous serez le premier à en être informé.

— Et Malacar et Jackara, que deviennent-ils ?

— Ils viennent de sortir de la zone orageuse et leur visibilité s’est améliorée. Ils continuent à intercepter les liaisons radio entre les groupes de chercheurs autochtones ainsi que leurs communications avec le Dr Pels. Il semble que ces chercheurs n’aient rencontré que du mauvais temps jusqu’à présent. C’est pire qu’ici, en fait. En tout cas, ils ne cessent de s’en plaindre.

— Les chercheurs sont assez près pour que vous puissiez les déchiffrer ?

— Non. Je ne tiens ces informations que de l’esprit de Malacar. Les groupes de recherches paraissent se trouver à six kilomètres environ au nord de notre position et un peu plus à l’est.

— Ce Pels dont vous venez de parler – c’est le même, le Dr Pels ?

— On dirait. J’ai cru comprendre qu’il était en orbite juste au-dessus de nous en ce moment même.

— Quelles fins ?

— Il semblerait qu’il dirige les opérations.

— J’en conclus que lui aussi veut mettre la main sur H.

— C’est fort probable.

— Tout ça ne me dit rien qui vaille, Shind – le fait qu’ils sachent qu’un unique individu est à l’origine de leurs malheurs et qu’ils aient organisé une chasse à l’homme, au même moment que nous, et au même endroit. Et que Pels soit dans le coup. Si je décide de mettre votre projet à exécution, nous allons peut-être rencontrer plus de difficultés que prévu.

— J’y ai pensé aussi. Je me disais qu’il serait peut-être plus sûr de trouver un moyen de le faire tomber entre les mains des chercheurs de Pels. S’ils l’arrêtent, notre problème est résolu.

— Comment pensez-vous vous y prendre ?

— Il faudrait le maîtriser et le ligoter, puis le signaler à leur attention. Si cela ne marche pas, il ne vous reste plus qu’à le tuer et à invoquer la légitime défense. Ils semblent le prendre pour un déséquilibré ; cela paraîtrait donc plausible.

— Et si Malacar le trouve le premier ?

— Il faudra trouver autre chose. Un accident, par exemple.

— Ça ne me dit rien qui vaille.

— Je sais. Avez-vous une meilleure solution à proposer ?

— Non.

Ils continuèrent à chercher pendant presque une heure et finirent par sortir de l’orage et déboucher sur une hauteur plus chaude, plus dégagée, au relief moins accidenté, bien qu’encore parsemée de crevasses et de gros rochers. Des formes sombres passaient de temps à autre au-dessus d’eux en poussant des trilles stridulés. Le vent continuait à souffler régulièrement, venant de l’ouest.

Morwin enleva sa pèlerine, la plia, la roula et l’accrocha à sa ceinture. Il sortit un mouchoir et commença à s’essuyer le visage.

— Il y a quelqu’un devant nous, lui dit Shind.

— Notre homme ?

— C’est tout à fait possible.

Il s’assura que son pistolet coulissait librement dans son étui.

— Comment ça, « c’est possible » ? C’est vous la télépathe. Déchiffrez ses pensées.

— Ce n’est pas si simple. Les gens ne se promènent pas à longueur de journée en se concentrant sur leur identité.

— Et je n’ai jamais rencontré cet homme que nous cherchons.

— Je croyais que vous pouviez faire plus que simplement lire les pensées superficielles des gens.

— Vous savez bien que je le peux. Vous n’ignorez pas non plus que de nombreux facteurs entrent en jeu. Il est encore assez loin, et son esprit est troublé.

— Par quoi ?

— Il a l’impression d’être poursuivi.

— Si c’est von Hymack, il a raison. Mais je me demande comment il peut bien le savoir.

— Ce n’est pas clair du tout. Son esprit est dans un état second. En proie à une paranoïa aiguë, je dirais – et à une obsession tournant autour de la mort, de la maladie.

— Compréhensible, évidemment.

— Pas en ce qui me concerne, pas complètement. Il semble conscient de ce qu’il est en train de faire, et pourtant il semble y prendre un plaisir extrême. Il se sent apparemment guidé par un sens de mission divine. En fin de compte, il semble plutôt hébété. Oui, c’est bien notre homme.

— Avec toute une série de mécanismes de défense.

— C’est possible, c’est possible…

— À quelle distance se trouve-t-il ?

— Environ huit cents mètres.

Morwin pressa le pas, scrutant la grisaille devant lui.

— Je viens de communiquer avec le Commandant. Il a cru que ses appareils avaient repéré quelqu’un, mais ce n’était apparemment qu’un animal. Je lui ai menti au sujet de notre propre situation.

— Parfait. Où en est H ?

— Il chante. Un chant péien. Son esprit en est rempli.

— Étrange.

— Il est très étrange. J’aurais juré que l’espace d’un instant, il a senti ma présence dans son esprit. Et puis ce sentiment a disparu.

Morwin accéléra l’allure.

— Je veux en finir au plus vite, dit-il.

— Oui.

Ils couraient presque, maintenant. Francis Sandow poussa un soupir. Le Martlind – hors de vue bien qu’encore à la portée de son esprit – poursuivit son bonhomme de chemin après être passé sous le nez de Malacar et de Jackara. Au même moment il avait reculé pour se mettre hors de portée de leur système de détection. Un rapide coup de sonde mental lui montra que Malacar avait soupiré lui aussi, acceptant la présence de l’animal à la place de la sienne.

« J’aurais dû être plus prudent se dit-il. Une bêtise de ce calibre est vraiment inexcusable. Je fais preuve de trop de nonchalance sur mes propres mondes. Tout cela exige un tout petit peu de subtilité, pas seulement de la force. Il faut que je neutralise son appareil… Voilà ! »

Il se remit à avancer tout en étudiant de nouveau les pensées de Malacar et de Jackara…

« C’est vraiment devenu un homme aigri, se dit-il. La fille hait aussi, mais chez elle c’est quelque chose de tellement enfantin. Je me demande si l’un comme l’autre iraient jusqu’au bout de leur entreprise s’ils en percevaient vraiment la portée. Il ne peut avoir perdu son sens de l’évolution au point de ne voir que les morts et non pas l’agonie. S’il avait fait plus de chemin à pied, s’il avait vu ce que von Hymack laisse dans son sillage, je me demande s’il ferait preuve de la même détermination. Mais il a changé, même depuis notre rencontre sur Deiba – et ce n’était pas à proprement parler un homme doux et raisonnable ce jour-là. »

C’est à ce moment qu’une curieuse sensation de picotement naquit dans l’esprit de Malacar, et Sandow fit le vide dans son propre esprit en s’apercevant qu’il ne pouvait se retirer sans révéler sa présence. Il ne laissa pas même échapper un juron, car la moindre émotion, la moindre lueur de sentiment l’aurait trahi. Il devait faire disparaître jusqu’à la moindre trace de son existence. Aucune réaction ne transpira. Et même dans ces conditions…

Drôle de sensation. Deux télépathes observant le même sujet au même moment. L’un d’entre eux à l’insu de l’autre…

Sandow nota passivement une conversation entre Shind et Malacar, apprenant en un clin d’œil ce qu’ils poursuivaient comme but, où ils en étaient de leurs recherches – sans laisser filtrer la moindre réaction. Lorsque la conversation prit fin, son esprit se remit à fonctionner se retira, évalua la situation. Il effleura l’esprit de Jackara, mais ce fut pour s’en écarter aussitôt, presque piqué par la présence de Shind qui communiquait avec elle.

Il sortit un autre cigare, l’alluma.

« Compliqué, bon sang ! se dit-il. Des chercheurs sur la gauche, encore loin mais avançant dans cette direction. Malacar sur la droite. Shind qui est susceptible de me repérer au premier faux pas. Et quelque part devant, probablement, l’homme que je cherche… »

Il se remit alors à marcher, lentement, parallèlement à Malacar et Jackara, hors de portée de leur flaireur électronique, en effleurant précautionneusement la lisière de leur esprit à l’un et à l’autre toutes les trente secondes, en commençant par Malacar.

« Attendre qu’ils mettent la main dessus et ensuite le leur prendre ? se demanda-t-il. Mais il se peut qu’ils ne… Alors… Non… »

Et à ce moment toutes ses questions devinrent inutiles.

 

Emporté par son élan, Morwin trébucha lorsqu’il essaya de s’arrêter net. Légèrement en avance sur Shind, il avait pris pied sur une crête rocheuse, et dans le demi-jour de la brume mouvante, il avait aperçu la silhouette mince et sombre de l’homme qui s’était retourné et se tenait immobile, un bâton à la main. Morwin eut instantanément la certitude que c’était l’homme qu’ils cherchaient, et sa soudaine présence devant lui l’emplit de désarroi, l’espace d’un instant. Il se ressaisit, et découvrit que Shind était de nouveau dans son esprit.

— C’est notre homme ! J’en suis certaine ! Mais il y a quelque chose qui ne va pas. Il sait ! Il…

Morwin se prit alors la tête à deux mains et tomba à genoux. C’était la première fois qu’il entendait un cri mental.

— Shind ! Shind ! Que se passe-t-il ?

— Je… Je… Elle me tient ! Là…

Son esprit tourbillonnant comme les brumes, il fut submergé tout à coup par une superposition d’images et de couleurs qui apparaissaient et se fondaient l’une dans l’autre avec une netteté et un éclat qui anéantirent son aptitude à opérer la distinction entre l’objectif et le subjectif. Une vague bleue et changeante vint se superposer au tout, et en son sein une myriade de femmes bleues dansaient follement, comme dans un kaléidoscope, et tandis qu’il comprenait – sans aucune démarche rationnelle – que leur pluralité n’était qu’une illusion symbolique, elles commencèrent à se juxtaposer, à se superposer, à se fondre l’une dans l’autre et à devenir de plus en plus hautaines de plus en plus impérieuses, de plus en plus fortes. C’est alors qu’il se sentit examiné par les femmes tourbillonnantes. Et elles finirent par ne plus former que deux femmes : l’une grande, douce et belle, une sorte de madone pleine de compassion ; l’autre, bien que fort semblable à la première quant à l’apparence, possédant un aspect qui ne pouvait être considéré que comme menaçant. Puis ces deux femmes se fondirent en une seule, l’attitude et la contenance de la seconde prenant le pas sur celles de la première. Au milieu d’éclairs bleutés, elle posa sur lui un regard d’une fixité tellement extraordinaire que ses yeux semblaient dépourvus de paupières, un regard qui en une fraction de seconde lui mit le corps et l’esprit à nu, un regard qui par son intensité primitive, irrationnelle, le glaça de terreur.

— Shind ! cria-t-il, et il avait le pistolet à la main et il tirait.

Une vague de quelque chose ressemblant à un rire déferla sur lui.

Puis : « Elle se sert de moi ! » semblait dire Shind. « Je… Aidez-moi. »

L’arme vide lui glissa des doigts. Il se sentait comme emporté par un rêve, un cauchemar cosmique. Bougeant sans bouger, pensant sans penser, son esprit eut alors un sursaut d’autodéfense, et comme chaque fois qu’il travaillait avec la matière des rêves, il saisit l’apparition et lui imposa sa volonté. Poussé cette fois par une terreur qui traversa comme une flamme les chambres de son existence, il trouva en lui-même une force dont il n’avait jamais auparavant soupçonné l’existence et la lança contre la femme-objet qui le narguait.

Elle changea d’expression, et son air vaguement amusé disparut comme par enchantement. Son image s’étiola, se déforma, se dissipa puis réapparut, se dissipa puis réapparut. À chaque disparition, il entrevoyait l’homme, maintenant étendu de tout son long sur le sol.

Un gémissement insupportable remplit sa tête. Puis la plainte s’évanouit, la femme s’évanouit, et lui aussi enfin.

 

— Arrêtez !

Malacar se retourna.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il.

— Rien, pour l’instant, dit-elle. Mais nous en avons terminé ici. Il est temps de regagner le vaisseau. Nous partons.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qui ne va pas ?

Jackara sourit.

— Rien, répéta-t-elle. Rien pour l’instant.

Mais en la regardant, il comprit que quelque chose avait changé. Il lui fallut un certain moment pour trier ses impressions. La première chose qui le frappa fut son apparence décontractée. Il lui vint à l’esprit qu’il n’avait jamais vu une expression vivante et animée sur le visage de Jackara, et que son attitude, sa contenance tout entière avaient été empreintes jusque-là d’une raideur, d’une rigidité quasi militaires. Sa voix avait changé, elle aussi. Outre qu’elle était devenue plus douce, plus grave, elle avait acquis un ton marqué de commandement qui la rendait soyeuse, lisse, élastique.

Cherchant toujours la question adéquate, il dit simplement :

— Je ne comprends pas.

— Bien sûr que tu ne comprends pas, dit-elle. Mais vois-tu, il n’y a aucune raison de chercher plus loin. Ce que tu cherches est là, devant toi. Von Hymack ne peut t’être d’aucune utilité à présent, car je me suis trouvé un meilleur domicile. J’aime Jackara – son corps, sa passion simple – et j’ai décidé de rester avec elle. Ensemble, maintenant, nous allons accomplir tout ce que tu désires. Et plus. Tellement plus. Tu auras tes pestes, tu auras tes épidémies. Tu verras cette ultime maladie qu’est la vie guérie par ce qui va se produire. Retournons au vaisseau maintenant et rendons-nous dans quelque endroit peuplé. Je serai prête lorsque nous arriverons. Tu assisteras à un spectacle qui satisfera même une passion comme la tienne. Et ce ne sera qu’un début…

— Jackara ! Ce n’est pas le moment de plaisanter ! Je dois…

— Je ne plaisante pas, dit-elle doucement en s’approchant de lui et en portant la main à son visage.

Elle effleura sa joue du bout des doigts, puis les posa sur sa tempe. C’est alors qu’il fut paralysé par la vision de carnage qui déferla sur son esprit. Les morts, les mourants étaient partout. Les symptômes d’une maladie après l’autre rongeant des cadavres sans nombre passèrent à une cadence folle dans son imagination. Il vit des planètes entières ravagées par les épidémies, vit des mondes arides et désolés, vidés de leur vie ; leurs rues, leurs foyers, leurs immeubles, leurs champs à l’abandon jonchés de cadavres, des corps flottant à la surface de leurs ports, bouchant les caniveaux et les ruisseaux, bouffis, putréfiés. Tous les âges et tous les sexes étaient mêlés dans la mort comme après le passage d’un cyclone meurtrier.

Il eut la nausée.

— Mon Dieu ! finit-il par hoqueter. Mais qu’êtes-vous donc ?

— Tu as vu ce que tu as vu, et tu me poses encore la question ?

Il recula d’un pas.

— Il y a quelque chose de surnaturel là-dedans, finit-il par dire. La déesse bleue que Sandow a…

— Tu as de la chance, lui dit-elle. Et moi aussi. Tes moyens sont incomparablement supérieurs à ceux de mon acolyte précédent, et nous avons des buts communs…

— Comment avez-vous pris possession de la personne de Jackara ?

— Votre domestique, Shind, était en communication avec son esprit quand je l’ai rencontrée. Jackara présentait de nombreux avantages par rapport à l’homme que j’habitais. Je suis passée de l’un à l’autre. C’est bon d’être de nouveau dans la peau d’une femme.

— Shind ! Shind ! appela-t-il. Où es-tu ? Qu’est-il arrivé ?

— Tes serviteurs sont indisposés, dit-elle. Mais tu n’as plus besoin d’eux. En fait il nous faut les abandonner à leur sort. Surtout le dénommé Morwin. Viens ! Retournons au vaisseau.

Mais faiblement, imperceptiblement, comme un chien grattant à une porte, Shind toucha son esprit.

— … Raison… Sandow – avait raison… J’ai vu un esprit qui échappe… à la compréhension… Détruisez-la…

Encore sous l’effet du choc. Malacar essaya maladroitement de dégainer son arme…

— Dommage, dit-elle. Ç’aurait pu être agréable. Mais je peux fort bien me passer de toi. C’est regrettable, mais tant pis.

… Et il sut qu’il n’avait pas été assez rapide, car le pistolet de Jackara était déjà dans la main de l’étrangère.

 

Bribes de lucidité apportées sur la grève de sa conscience par une sombre marée, reprises, de nouveau apportées. Des serpentins à présent, plus haut. Qui descendent. Qui remontent…

Le regard de Morwin tomba sur son pistolet.

Avant même d’avoir élucidé sa propre identité, il tendit la main vers son arme, la saisit. Le contact froid de la crosse en métal arrondi contre la paume de sa main était synonyme de sécurité, de confort.

Clignant des yeux, c’est par le regard qu’il fit sa rentrée dans l’existence ; il leva la tête.

— Shind ? Où êtes-vous ?

Mais Shind ne répondit pas ni ne se montra.

Il se tourna et aperçut la forme allongée d’un homme à quelque vingt pas de distance. Ses vêtements étaient ensanglantés.

Il se releva et marcha dans sa direction.

L’homme respirait. Il présentait son dos et l’arrière de sa tête à Morwin ; son bras droit formait un angle bizarre avec son corps, et la main qui prolongeait ce bras était secouée de tremblements convulsifs.

Morwin resta un moment debout, penché sur lui, puis fit le tour de l’homme étendu, s’agenouilla et le dévisagea. Ses yeux ouverts semblaient ne pas voir.

— Vous m’entendez ? demanda Morwin.

L’homme exhala un bref soupir, grimaça. Une lueur apparut dans ses yeux et ils bougèrent, rencontrèrent ceux de Morwin. Son visage était marqué, ridé, livide, couvert de boutons et de plaies purulentes.

— Je vous entends, dit-il doucement.

Morwin resserra son étreinte autour de la crosse de son pistolet.

— Êtes-vous Heidel von Hymack ? lui demanda-t-il. Êtes-vous l’homme qu’on appelle H ?

— Je suis bien Heidel von Hymack.

— Mais êtes-vous H ?

L’homme ne répondit pas immédiatement. Il poussa un soupir, puis toussa. Morwin jeta un coup d’œil à sa blessure. Il semblait avoir été touché à l’épaule et au bras droit.

— J’ai… J’ai été malade, dit-il finalement. (Puis il émit un petit rire qui ressemblait à un râle convulsif.)… Maintenant je suis en pleine forme.

— Vous voulez boire ?

— Oui !

Morwin rengaina son arme, déboucha sa gourde, leva prudemment la tête de l’autre et fit couler un mince filet d’eau dans sa bouche. L’homme but la moitié de la gourde avant de tousser et de détourner la tête.

— Pourquoi ne pas m’avoir dit que vous aviez soif ?

L’autre jeta un coup d’œil au pistolet, eut un pâle sourire, haussa sa bonne épaule.

— J’avais dans l’idée que vous préféreriez peut-être ne pas la gaspiller.

Morwin rangea la gourde.

— Eh bien ? Êtes-vous H, oui ou non ? dit-il.

— En quoi une simple initiale peut-elle changer quoi que ce soit ? J’étais le propagateur d’épidémies.

— Et vous le saviez depuis le début ?

— Oui.

— Vous haïssez vraiment les gens à ce point ? Ou est-ce simplement que vous vous fichez de ce qui peut arriver aux autres ?

— Ni l’un ni l’autre, dit-il. Allez-y tuez-moi si vous voulez.

— Pourquoi avez-vous laissé arriver une chose pareille ?

— Ça n’a plus aucune importance. Elle est partie. C’est fini. Allez-y.

Il se redressa sur son séant, sans cesser de sourire.

— On dirait que vous avez envie que je vous tue.

— Qu’attendez-vous ?

Morwin se mordit la lèvre.

— Vous savez que c’est moi qui vous ai tiré dessus… commença-t-il.

Heidel von Hymack fronça les sourcils et tourna lentement la tête pour examiner son corps.

— Je… Je ne m’étais pas aperçu que j’étais blessé, dit-il. Oui… Oui, je le vois maintenant. Et je le sens…

— Que pensiez-vous qu’il vous était arrivé ?

— J’ai perdu… quelque chose. Quelque chose dans mon esprit. Cette chose est partie maintenant, et je me sens comme je ne me suis pas senti depuis des années. Le choc de la séparation, le sentiment de soulagement… J’étais… distrait.

— Comment ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je ne sais pas exactement. Cette chose était en moi, et puis tout à coup j’ai senti la présence d’une autre en plus de la première… Et ensuite, tout est parti… Quand je suis revenu à moi, vous étiez là.

— Quelle chose ?

— Vous ne comprendriez pas. Moi-même, à vrai dire, je ne comprends pas très bien.

— Ça a un rapport avec une femme bleue – comme une déesse ?

Heidel von Hymack détourna les yeux.

— Oui, dit-il.

Puis il porta la main à son épaule.

— Je ferais bien de m’occuper de vos blessures.

Heidel le laissa panser sommairement son bras et son épaule.

Il accepta de boire encore un peu d’eau.

— Pourquoi m’avez-vous tiré dessus ? demanda-t-il enfin.

— C’était plus un réflexe qu’autre chose. Ce – cette chose que vous avez perdue – m’a fichu une peur bleue.

— Vous l’avez vue – de vos yeux vue ?

— Oui. Avec l’aide d’une amie télépathe.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas. J’ai peur qu’il ne lui soit arrivé quelque chose.

— Vous devriez peut-être aller voir. Vous pouvez me laisser seul. Je n’irais pas bien loin dans cet état. Non que cela ait la moindre importance maintenant…

— Vous avez sans doute raison, dit Morwin. Shind ! Bon sang ! Où êtes-vous ? Avez-vous besoin d’aide ?

— Restez, répondit faiblement Shind. Restez où vous êtes Ne vous en faites pas pour moi… Ça ira… J’ai seulement besoin de me reposer… un moment…

— Shind ! Que s’est-il passé ?

Silence.

— Shind ! Bon sang ! Répondez-moi !

— Malacar, lui fut-il répondu, est mort. Attendez… Attendez…

Morwin regarda fixement ses mains.

— Vous n’y allez pas ? lui demanda Heidel.

Il ne répondit pas.

— Jackara ! Shind ! Comment va Jackara ?

Rien.

— Shind ! Comment va Jackara ?

— Elle vit. Attendez…

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Heidel.

— Je ne sais pas.

— Votre amie ?…

— … est en vie. Nous venons de communiquer. Ce n’est pas le problème pour le moment.

— Quel est-il, alors ?

— Je ne sais pas. Pas encore. J’attends.

— J’essaie de savoir ce qui s’est passé, John. Je dois être très prudente. Cette chose, cette déesse est là.

— Où ça, là ?

— En Jackara.

— Comment ? Comment est-ce que ça s’est passé ?

— Je crois que j’en porte la responsabilité, qu’elle a voyagé par l’entremise de mon lien mental avec Jackara. Je ne sais pas exactement comment.

— Comment le Commandant est-il mort ?

— Elle l’a abattu.

— Et Jackara ?

— J’essaie de savoir ce qui lui est arrivé. Laissez-moi, et je me mettrai en communication avec vous dès que je saurai quelque chose.

— Que puis-je faire ?

— Rien. Attendez.

Silence.

Au bout d’un moment :

— Vous savez maintenant ? demanda Heidel.

— Je ne sais rien. Excepté que moi aussi, j’ai perdu quelque chose.

— Que se passe-t-il ?

— Mon amie essaie de le découvrir. En tout cas, on sait où votre déesse est allée. Comment vous sentez-vous ?

— Je ne comprends pas mes sentiments. Elle est restée avec moi pendant longtemps. Des années. À une certaine époque, elle guérissait par mon intermédiaire ceux qui souffraient de certaines maladies hors du commun. Comme si nous portions en nous à la fois ces maladies et leurs remèdes. Car j’ai personnellement toujours été protégé. Et puis un jour, à Italbar, j’ai été attaqué et lapidé par la foule pour un revers de fortune. On eût dit que j’étais allé à Italbar pour y mourir. Tout changea. C’est à ce moment-là que j’ai appris que sa nature était à double face. Dans les deux cas elle détruit la maladie. Lorsque je l’ai connue, elle cherchait à purifier la vie de cette façon. Mais sous son autre aspect, c’est la vie elle-même qu’elle baptise maladie, et elle cherche à purifier la matière en la guérissant de ce mal. Ironiquement – ou peut-être moins ironiquement qu’on ne serait tenté de le penser – c’est par l’intermédiaire de ce qu’elle nommait auparavant maladie qu’elle s’efforçait d’arriver à cette fin. Elle est à la fois remède et maladie. Je lui ai servi d’apôtre dans les deux extrêmes… De quoi avait-elle l’air quand vous l’avez vue ?

— Elle était bleue, et diabolique, et puissante. Belle, aussi. Elle semblait me narguer, me menacer…

— Où est-elle maintenant ?

— Elle a pris possession d’une jeune femme – non loin d’ici. Elle vient de tuer un homme.

— Ah !

— Vous avez été l’objet d’une impressionnante chasse à l’homme.

— Oui. Je le savais, sans doute, d’une certaine façon.

Un roulement de tonnerre résonna, tout proche. Lorsque l’écho se fut tu, Morwin dit :

— Elle a peut-être raison.

— Comment cela ?

— De dire que la vie est une maladie.

— Je ne sais pas. Ça n’a pas d’importance. N’est-ce pas ? Je veux dire, ce n’est qu’une façon de voir les choses, quel que soit son pouvoir.

— Et vous ? Vous voyez les choses comme ça ?

— Sans doute. Je l’ai… Je l’ai adorée. Je l’ai crue. Je n’ai probablement pas cessé de la croire.

— Comment va votre épaule ?

— Mal.

— Elle a dû également faire beaucoup de bien.

— Sans doute.

Des éclairs illuminèrent le ciel vers le sud, suivis de nouveaux roulements de tonnerre. Quelques gouttes de pluie tombèrent sur eux, autour d’eux.

— On ferait mieux d’aller s’abriter sous ces rochers, dit Morwin. Ils sont un peu en surplomb, on y sera peut-être au sec.

Il aida von Hymack à se lever, lui passa un bras autour des épaules, et ils se dirigèrent laborieusement vers l’amas de rochers.

— Ils sont deux, dit soudain Shind, et ils vont l’un vers l’autre à présent.

— Deux quoi ? De quoi parlez-vous ?

Mais Shind semblait ne pas avoir entendu.

— Ils ont mutuellement conscience de leur présence, continua-t-elle. Je dois faire très attention. Elle m’a tellement fait mal… Curieux que je n’aie pas su le reconnaître pour ce qu’il était quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois… Mais il faut dire que c’est beaucoup plus près de la surface maintenant. Sandow est lui aussi accompagné par un Autre, aussi intangible que la déesse bleue.

— Sandow ? Il est là ? Avec Jackara ?

— Ils se parlent. Elle tient encore le pistolet à la main, mais il est trop loin. D’où je suis, au périmètre des choses, je n’arrive pas à me rendre compte si elle sait qu’il n’est pas seul. Il l’a appelée par son nom, ce qui a attiré son attention. Elle répond. Il avance. Il ne semble pas qu’elle veuille faire usage de son arme, car sa curiosité est éveillée. Ils parlent une langue inconnue, mais je saisis l’essentiel de leurs pensées. Il semble la connaître, l’avoir rencontrée… ailleurs. Elle attend tandis qu’il se rapproche. Il lui fait un salut particulier, qu’elle lui rend. À présent il lui dit qu’elle a enfreint une loi que je ne comprends pas. Ce reproche semble l’amuser.

Morwin aida von Hymack à se mettre à l’abri sous les rochers il le fit glisser lentement au sol, où Heidel adopta une position assise, le dos calé contre le rocher. Morwin s’assit à côté de lui et son regard se perdit dans la grisaille. La pluie avait commencé à tomber régulièrement.

— Il lui dit qu’elle doit partir – je ne comprends pas où ni comment… Elle rit. Ce rire insupportable… Il attend qu’elle ait fini de rire et commence à parler. On dirait que c’est une formule qu’il récite, quelque chose qu’il semble avoir appris par cœur, qui est dépourvu de spontanéité. C’est quelque chose de compliqué et de très rythmé, qui contient de nombreux paradoxes. Je ne comprends pas ce qu’il dit. Elle l’écoute.

— Heidel, elle est maintenant avec un homme qui tente selon toute vraisemblance de l’arrêter. Je ne sais pas ce que cela donnera. Mais nous attendons le dénouement. Quoi qu’il arrive, j’ignore quel sort sera le vôtre. Mon Commandant, mon meilleur ami, est mort. Il avait pour vous des projets qui ne verront jamais le jour. Ces projets n’avaient rien de particulièrement admirable. Mais c’était néanmoins un grand homme, et je l’aurais peut-être aidé à les faire aboutir. D’un autre côté je vous aurais peut-être tué à cause du danger que vous représentiez pour lui. D’une façon comme de l’autre…

— Je mérite probablement tout ce qui peut m’arriver de désagréable.

— Il semble que vous ayez été manipulé à la fois par les circonstances et par un complexe autonome à caractère parasitique doté de capacités paranormales.

— La formule est jolie, en tout cas.

— Toute ma vie ou presque j’ai été enquiquiné par des spécialistes de la paranorme. Je suis un télékinésiste doué d’empathie – comprenne qui pourra. Enfin, je bouge les choses avec mon esprit, et je peux me servir des objets pour susciter des émotions spécifiques chez les gens. En tout cas, leur jargon n’a plus de secrets pour moi. Je compatis à votre malheur. Vous avez été utilisé, et il s’en est fallu de peu que je ne contribue moi-même à prolonger votre état d’exploité. Dites-moi ce que vous voulez maintenant.

— Ce que je veux ? Je ne sais pas… Mourir ? Non. M’en aller, plutôt. Loin, dans un coin perdu. C’est tout ce que j’ai jamais désiré, en vérité. Je n’ai pas été moi-même depuis si longtemps que j’ai envie de réapprendre à me connaître. Oui, m’en aller…

— … A fini, et elle a perdu toute envie de rire. Elle est en colère contre lui… Elle le menace… Mais maintenant la chose dans l’esprit de Sandow est beaucoup plus près de la surface – la chose qui ressemble tellement à elle-même, telle qu’elle m’est apparue chez von Hymack. Il parle de cette chose, prononce son nom. C’est Shimbo, semble-t-il. Elle lève le pistolet, le vise…

Il y eut un éclair aveuglant, suivi d’un coup de tonnerre fracassant. Morwin bondit sur ses pieds.

— Shind ! Que s’est-il passé ?

— Qu’est-ce que ?… dit von Hymack en regardant nerveusement autour de lui.

Morwin se rassit lentement. Le tonnerre se fit de nouveau entendre, grondement sourd et ininterrompu ponctué de petits éclairs.

— La foudre est tombée exactement à mi-chemin entre elle et lui, dit Shind. Il a pris le pistolet et l’a jeté au loin. Mais à présent il n’est plus lui-même. Leur esprit à tous deux a acquis une sorte d’opacité. Ils sont liés par une espèce de parenté, et il y a échange d’énergie entre eux. Je crois comprendre qu’il lui intime à nouveau l’ordre de s’en aller, et qu’elle proteste contre le caractère injuste de sa requête. Je sens une certaine peur en elle. Il réplique. Elle fait quelque chose… Maintenant c’est à son tour à lui d’être irrité. Encore une fois, il lui dit de partir. Elle commence à parlementer et il l’interrompt pour lui demander si elle est prête à trancher leur différend par un combat singulier.

Le tonnerre cessa. Le vent tomba. La pluie s’arrêta brusquement. L’atmosphère chargée de brume acquit instantanément une immobilité surnaturelle.

— Je ne détecte rien pour l’instant, dit Shind. On dirait qu’ils ont tous deux été changés en statue.

— Shind, où êtes-vous en ce moment, physiquement parlant ?

— Je suis fort près de l’endroit où ils se trouvent. J’ai commencé à m’approcher d’eux dès que je me suis sentie mieux. J’espérais pouvoir encore faire quelque chose. Mais maintenant ce n’est plus que curiosité. Nous ne sommes qu’à quatre cents mètres de vous environ.

— Avez-vous regardé dans l’esprit de von Hymack récemment ?

— Oui. Il est encore en plein état dépressif. Inoffensif…

— Qu’allons-nous faire de lui, maintenant ?

— Les équipes de recherche se rapprochent. Le mieux serait sans doute de les laisser le trouver.

— Vous pensez qu’ils pourraient le mettre à mal ?

— Difficile à dire. Le groupe que j’arrive à détecter paraît assez calme et détaché, mais il y a quelques éléments violents et instables… Attendez ! Ils bougent à nouveau ! Elle lève le bras et commence à parler. Il fait le même geste et joint ses paroles aux siennes. Maintenant.

Le ciel sembla se déchirer comme un voile incandescent, et le coup de tonnerre qui suivit fut le plus assourdissant qu’il eût jamais entendu. Lorsque ses sens furent de nouveau en état de fonctionner, il s’aperçut que la pluie s’était remise à tomber et que ce goût particulier qu’il avait dans la bouche venait du sang qui coulait de sa lèvre mordue.

— Et maintenant, Shind ? demanda-t-il.

De nouveau, le silence.

— Heidel, dit alors Morwin, d’autres chercheurs sont tout près d’ici – les vrais chercheurs. Ils veulent évidemment vous trouver pour arrêter l’épidémie.

— Il ne devrait plus y avoir de problèmes de ce côté-là. Je sens le changement s’opérer en moi. Je connais bien ce sentiment de sécurité, et je le sens se renforcer un peu plus à chaque instant. En fait, je ne dois pratiquement plus être contagieux à l’heure qu’il est.

— Mais dans la mesure où vous êtes le seul à le savoir, ils voudront certainement vous arrêter quand même. Si je ne m’abuse, le Dr Larmon Pels participe de loin aux recherches. Il voudra sans doute vous mettre en quarantaine, vous étudier de près. Ainsi votre désir d’être isolé sera peut-être réalisé.

— Peut-être ?

— Ce sont les chercheurs eux-mêmes qui me préoccupent. Certains d’entre eux auront peut-être perdu des membres de leur famille, des amis…

— Vous avez sans doute raison. Que suggérez-vous – à part tâcher de les éviter ?

— Rien pour le moment. Si seulement on savait…

— Je crois que le litige a été tranché, dit Shind.

— En faveur de qui ?

— Je ne sais pas. Ils ont tous deux perdu connaissance.

— Ils sont blessés ?

— Je ne puis en avoir la certitude, car ils semblent sous l’effet d’une sorte de choc psychique. Peut-être feriez-vous mieux de venir maintenant. Jackara va avoir besoin de vous.

— Oui. Comment vais-je vous retrouver ?

— Détendez-vous et laissez-moi entrer plus profondément dans votre esprit. Je guiderai vos pas jusqu’à moi.

— Ne me guidez pas trop vite. Heidel ne se déplace qu’avec beaucoup de difficultés.

— Pourquoi l’emmener ? Nous n’avons pas besoin de lui.

— Non. C’est lui qui a besoin de nous.

— Très bien. Venez.

— Allons-y, Heidel, dit Morwin. C’est le moment.

Ils se levèrent ensemble et, appuyés l’un contre l’autre sous une unique pèlerine, la vapeur d’eau perlant sur leur visage, poussés par un vent qui venait de se lever, ils se mirent en route à travers le brouillard et la pluie.

 

Lorsque finalement il opéra sa jonction avec eux, Morwin trouva Shind à côté de Sandow, qui, assis auprès de Jackara, lui tenait la main tout en la soutenant de son bras.

— Elle est indemne ? demanda-t-il.

Sandow regarda Shind, puis Morwin.

— Physiquement, oui, dit-il enfin.

Morwin lâcha von Hymack qui s’assit sur une pierre.

— Donnez ça à cet homme, dit Sandow.

— Quoi donc ?

— Un cigare. Il en meurt d’envie.

— D’accord… Pensez-vous que son état ?…

— Nous avons tous les deux sondé ses pensées, dit Shind. Elle est redevenue une enfant, à une époque un peu plus heureuse que la nôtre.

— Mais est-ce grave ?

— Voyons si elle vous reconnaît.

— Jackara, dit-il. Comment te sens-tu ? C’est moi, John… Ça va ?

Elle tourna la tête et le dévisagea. Puis elle sourit.

— Comment ça va ? répéta-t-il.

— Il y avait une lueur de quelque chose, dit Shind.

Il tendit la main. Elle se recula, baissa les yeux.

— C’est moi, John. Attends !

Il fouilla dans sa poche, en extirpa une poignée de pièces de monnaie, la jeta en l’air. Elles tourbillonnèrent follement, comme un essaim, puis s’ordonnèrent pour former une ellipse qui dansa devant elle en tournant de plus en plus vite.

Des gouttelettes de sueur perlèrent à son front tandis qu’elles voltigeaient, virevoltaient, tournicotaient.

— C’est un record ? dit-elle.

Elles tombèrent en pluie sur le sol autour d’eux.

— Je ne sais pas. Je n’ai pas compté. Je crois que oui. Alors, tu te souviens ?

— … Oui. Recommencez, John.

Les piécettes décollèrent du sol, décrivirent un mouvement brownien devant elle.

— Alors tu te sou…

— Ne la forcez pas à se souvenir. Elle veut être distraite. Elle ne veut pas se rappeler. Allez-y tout doucement. Contentez-vous de la divertir.

Il continua à jongler avec les pièces, en l’observant de temps à autre du coin de l’œil pour voir si elle souriait toujours. Il humait la fumée du cigare de Heidel. Il sentit Sandow entrer dans son esprit.

— C’est donc avec ça que vous l’avez frappée, dit-il. Maintenant je comprends…

Le message s’arrêta net.

Il laissa de nouveau tomber les pièces lorsqu’il saisit toute la portée de ce que Sandow venait de dire.

— Non ! dit-il. Ne me dites pas que cette chose a déménagé chez Jackara parce que je l’ai attaquée avec mon esprit ! Je…

— Non, dit Sandow avec un peu trop de précipitation, la jeune femme présentait un terrain idéal du point de vue de sa personnalité, et il y avait un canal…

— … fourni par moi, interrompit Shind.

— Vous ne pouviez pas savoir, dit Sandow. Restons-en là. Les stimuli extérieurs ne sont pas indispensables pour ce genre de transfert : je connais un cas où cela s’est fait spontanément. La vie nous fournit suffisamment de bonnes raisons de nous sentir coupables pour ne pas s’en inventer de mauvaises. Restons-en là.

— Recommencez, dit Jackara.

— Plus tard, dit Sandow en se levant et en l’obligeant doucement à l’imiter. Prenez cette main, et il plaça la main de Jackara dans celle de Morwin. Shind m’informe qu’un détachement de chercheurs s’approche du lieu où nous nous trouvons, et je constate qu’elle a raison. Je ne veux en aucun cas que mon nom soit mêlé à cette histoire. Je me ferai un plaisir de vous emmener avec moi si vous partagez ce sentiment. (Il tourna les talons.) Puisque je vois que c’est le cas, nous ferions mieux de nous mettre en route sans plus attendre. Je suis garé par là-bas.

— Attendez.

— Qu’y a-t-il ?

— Le Commandant, dit Morwin. Malacar. Où est-il ?

— Derrière ces rochers. À une quinzaine de mètres. Les chercheurs ne tarderont pas à le trouver. Nous n’y pouvons rien.

Mais Morwin avait fait volte-face et se dirigeait vers les rochers.

— Si j’étais vous, je n’emmènerais pas Jackara là-bas !

Il s’arrêta.

— Oui. Vous avez raison. Reprenez-la. Mettez-vous en route sans m’attendre si nécessaire. Il faut que je le voie une dernière fois.

— Nous vous attendrons.

— Les chercheurs sont tout près !

— Je sais.

L’orage redoubla de fureur, mais un peu plus loin vers le sud-est.

— Merci pour le cigare… Monsieur.

— Frank. Appelez-moi Frank.

— Tout va prêter à croire qu’un meurtre a été commis ici, vous savez.

— Ce ne sera pas le premier crime non élucidé de l’histoire.

— Quand ils identifieront le corps…

— Ça va faire un scandale. Je sais. Et imaginez un peu toutes les rumeurs qui vont circuler à son sujet. Le bruit courra qu’il a été victime d’un attentat politique. Il serait content de savoir qu’il a peut-être fait plus pour les NADYA en mourant que tout ce qu’il a pu faire pour elles depuis la guerre.

— Comment cela ?

— Le statut de Ligue revendiqué par les NADYA sera tout à coup mis au vote vers la fin de cette session. Les sentiments provoqués par la mort de Malacar pèseront considérablement sur l’issue du scrutin. Ç’a été un homme populaire, jadis. Un héros.

— Et il était las, et extrêmement amer. Ce serait le comble de l’ironie que…

— Oui. Les rumeurs devront être soigneusement dosées. La restauration de la planète mère, en tant que partie intégrante des NADYA, devrait également influencer le scrutin de façon favorable. Je ne pourrai être à pied d’œuvre que dans deux ans environ, mais j’annoncerai la nouvelle au moment opportun. Des accords commerciaux qui ont fait l’objet de longues négociations sont également sur le point d’être rendus publics.

— C’est donc vrai, ce qu’on dit de vous.

— Quoi donc ?

— Rien. Que va devenir von Hymack ?

— C’est à lui de voir. Mais je ferai en sorte qu’il parle à Pels avant toute chose. S’il le désire, il pourra entrer en clinique sur Homefree, et Pels pourra se mettre en orbite autour de la planète pour conférer avec l’équipe médicale. En fait, comme il est l’une des rares personnes à savoir ce qui s’est réellement passé ici, ce serait peut-être une excellente idée qu’il y reste – du moins jusqu’à l’annonce du résultat du vote… Et, oui, c’est exact, je suis né sur Terre, il y a bien longtemps de cela.

— … Douce, disait Jackara en se penchant pour caresser Shind.

— Et chaude, ajouta Shind. C’est bien commode par un temps pareil. Je crois que John revient. Pourquoi ne lui dis-tu pas où tu veux aller maintenant ?

Jackara regarda la silhouette de Morwin qui s’approchait, puis lui cria :

— John, ramenez-moi au château aux fossés pleins de flammes. Ramenez-moi sur Terre.

Morwin lui prit la main et hocha la tête.

— Allons-y, dit-il.